LMi-MAG29 mars - Flipbook - Page 30
ENTRETIEN
Antonio CASILLI
sociologue
« L'IA EST UNE MANIÈRE
DE DISCIPLINER
LE TRAVAIL »
Chercheur en sociologie, spécialiste du digital labor, Antonio Casilli explique pourquoi
l’IA est un coupable idéal lorsqu’on parle de suppressions d’emploi, ou de recul
de l’emploi des jeunes. Il décrypte également les enjeux environnementaux et sociaux
croisés de l’IA, avec une explosion du phénomène des travailleurs précaires de la donnée.
Emmanuelle Delsol
ans certaines entreprises, le déploiement d’une stratégie IA va de
pair avec, a minima, une ré昀氀exion
sur les enjeux de transformation
du travail, voire la définition de
chartes éthiques ou la mise en
place d’une gouvernance qui inclut
les employés, voire les syndicats.
Reste que l’IA est aussi de plus en plus souvent invoquée
comme la cause de suppressions d’emplois massives.
D
Nous avons demandé à Antonio Casilli pourquoi il estime
que, 昀椀nalement, l’IA n’est qu’un prétexte pour licencier.
Une forme de coupable idéal. Professeur à l’Institut polytechnique de Paris, auteur du livre « En attendant les
robots » et coauteur du documentaire « Les sacri昀椀és de
l’IA » pour France TV, Antonio Casilli est un chercheur
en sociologie, spécialiste de longue date du digital labor.
Et parce qu’une stratégie RSE de l’IA ne se limite pas à
l’impact environnemental de la technologie ou à la transformation des métiers dans une organisation, il nous
rappelle justement les enjeux sociaux et sociétaux liés à
l’appel fait à des « travailleurs de la data », précaires. Des
digital workers de l’IA.
Selon vous, les entreprises de la tech se servent
de l’IA pour justifier de vagues de licenciements
souvent massives. Pourquoi ce point de vue ?
30 / mars / avril / mai 2026
Et ce constat concerne-t-il finalement
uniquement le secteur de la tech ?
Antonio Casilli : Non, cela ne concerne pas que le secteur de la tech. En cascade, cela atteint tous les secteurs
économiques. Dans la mesure où les branches consulting et service des géants de la tech et les grands cabinets de consulting internationaux cherchent à vendre
des services d’IA avec la promesse d’une augmentation
de la productivité qui, aux yeux et aux oreilles des décideurs et des investisseurs, se traduit presque automatiquement par la possibilité de licencier à tour de bras.
Par-delà la réalité de l’allégation selon laquelle ces IA
produisent des gains de productivité, cela se transforme
donc en un instrument extrêmement e昀케cace pour licencier sans pour autant subir de conséquences d’image
en interne, ni de rupture du contrat social que toute
entreprise a avec ses consommateurs, ses clients, la société civile, etc.
Des études de sciences de gestion attestent, par exemple,
qu’une entreprise qui déclare licencier son personnel
au nom de l’IA est considérée aux Etats-Unis comme
plus éthique qu’une entreprise qui licencie pour des
raisons de coûts [Antonio Casilli cite l’étude sur le sujet
« Collective layoffs and offshoring: A social contract
account » parue dans le Journal of consumer science en
octobre 2025, NDLR].